Nouvel An

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Nouvel An

Message  papyvelo le Sam 31 Déc - 9:53

Bonne année !

C’est un ancien qui me l’avait dit. Nous nous étions reconnus grâce à notre accent chtimi. Faut dire qu’ici c’est une vraie tour de Babel, l’accent chantant de Marseille côtoie le parler pointu des Parisiens, l’accent lourd et traînant des Lorrains voisine avec l’accent rocailleux du Sud-Ouest, le patois guttural alsacien avec la langue typique des Pieds Noirs, oh ! néné la putain de ta mère ! L’ancien m’avait dit : Ton contingent va être divisé en deux, la moitié de garde à Noël, l’autre moitié au Nouvel An. Non, tu peux pas choisir, à l’armée on ne choisit pas, on obéit. Ensuite il y a trois postes, 1° poste de 18 à 20 h, 2° poste de 20 à 22h et le 3° de 22 h à minuit et rebelote jusqu’au lendemain 18 h. Et j’avais été désigné pour être de garde au Nouvel An, c’est ce que j’aurais choisi mais à l’armée on ne … et au 3° poste et ça je ne l’aurais pas choisi mais à l’armée … Pour que l’on ne s’ennuie pas le capitaine nous avait organisé pour Noël une petite séance de vaccination, typhus ou autre maladie exotique du même genre, avec cette fois, le grand honneur d’une aiguille par homme. Il n’en avait pas été de même à notre descente du bateau quand nous étions vaccinés à la chaîne, dans l’omoplate, l’aiguille n’étant changée que lorsqu’elle s’avérait trop émoussée. Au suivant !
Une poigne énergique me secoue « C’est l’heure ! »  je regarde ma montre : 21 h 45. Pas besoin de s’habiller puisqu’on dort en tenue, au cas où il faudrait intervenir vite. Le temps de prendre au passage mon fusil, bruits de culasses et nous voilà dehors où le froid surprend. Quelle variation de température entre le jour et la nuit ! cet après-midi nous faisions le parcours du combattant en treillis et nous supportons maintenant le pull, la capote et le tour de cou. Le chef, à chaque poste de guet dépose un homme et en récupère un autre. Un bref échange de consignes et on repart. C’est mon tour, dans le noir je ne distingue pas le visage de mon prédécesseur, RAS et les voilà partis. Je me glisse dans le trou qui fait office de poste de guet et j’essaie de m’approprier l’environnement. Je distingue à peine les buissons épineux qui entourent le camp, j’écoute en retenant ma respiration. Rien, pas un bruit. Je suis seul, dans le noir, dans le froid et j’ai peur. Un froissement là à droite, je ne bouge pas, les minutes passent, rien, un chacal peut-être. Je ne peux sortir de ma tête ces images de Nord Matin, des corps alignés face contre terre et le commentaire du journaliste : des jeunes soldats égorgés, le sourire kabyle, éventrés, émasculés. Des jeunes de mon âge, j’ai 20 ans et je ne veux pas mourir. Les souvenirs remontent, il y a deux mois, deux mois déjà, deux mois seulement, novembre 58, le 3 exactement caserne Schramm à Arras, le temps d’avoir la coulante toute la nuit à cause des conserves de fayots périmées et au petit matin un train qui nous emmène à Marseille, camp Sainte Marthe que nous quittons le lendemain pour embarquer encore en habits civils sur le Ville de Marseille direction l’Algérie. Accrochés aux coursives nous voyons s’éloigner la France, l’Algérie c’est aussi la France me fait remarquer mon voisin, oui mais c’est pas la vraie France, celle de mes parents, de ma famille, des copains, de mes élèves. Moi, enfant d’ouvrier, qui n’était jamais allé plus loin que Poix de la Somme en colo des Houillères, me voilà en partance pour l’Afrique. D’une radio s’échappent les paroles de « Si tu vas à Rio » chanté par Dario Moreno. Et les bals ? finis les bals. Sorti du port, le bateau commence à bouger, des gradés réquisitionnent des volontaires désignés pour la corvée de repas. Tous dans les cales où bientôt les toilettes débordent de pisse et de vomi. Une odeur pestilentielle dont nous ne pourrons nous débarrasser qu’au petit matin, une fois remontés sur le pont d’où nous voyons dans la brume s’approcher les côtes africaines. Bientôt nous sommes entourés de terre, nous entrons dans la baie d’Alger, toutes ces maisons blanches qui dégringolent des hauteurs jusque dans la mer, les palmiers qui entourent la ville comme dans un écrin, les bateaux de guerre ou de commerce qui accostent, les minarets des mosquées qui se détachent, les arcades du front de mer et le Fort l’empereur qui surveille la ville. Quelle beauté ! comment un tel paysage peut-il receler tant d’atrocités.
Deux mois de classes à marcher au pas et apprendre le maniement des armes et hop petit soldat, tu peux aller à la guerre. J’ai 20 ans, pas encore majeur mais assez vieux pour tuer. Tuer ou être tué ! j’ai 20 ans et je ne veux pas mou… Une détonation déchire le silence de la nuit, une autre, une autre encore et des rafales de mitraillettes, les balles traçantes zèbrent le ciel, des aboiements de chiens s’élèvent d’une mechta et des pas derrière moi. J’arme mon fusil, j’épaule. « T’affole pas petit, me lance le chef de poste, c’est les sentinelles du camp de prisonniers qui fêtent le Nouvel An à leur manière. Ils feignent une évasion pour dégourdir leur index sur la gâchette. » Nous rentrons, ni le raclement des godillots sur le plancher ni le  cliquetis des culasses ne réveillent mon voisin FSNA qui ronfle bouche ouverte sur la paillasse voisine. Deux mois de classes nous ont appris des cultures différentes et ont enrichi notre vocabulaire : FSNA Français de Souche Nord-Africaine, et aussi ADL Au-delà de la Durée Légale, MdL Maréchal des Logis, qui a bien pu inventer ce grade, LRAC Lance-Roquettes Anti-Char, Père Cent, MAS 36 comme mon fusil, GMC qui équipent notre garage, MAT 49 comme celles qui tiraient tout à l’heure, ALAT Aviation Légère de l’Armée de Terre et brigadier et aumônier et gnouf et bled, goniomètre, talweg, ratissage, opération, héliportage… Je m’endors quand des quillards surgissent dans la chambrée
« Bonne année, bande de Bleues-bites »

PS : je passerai encore deux Nouvel An en Algérie avant d’être démobilisé en janvier 1961.
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papyvelo
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